Dossier

 


Libres n°242
jeunes et alcool : la mobilisation de Vie Libre

Après s'être intéressé à la population SDF et à ses habitudes de consommation, Vie Libre a mené une nouvelle enquête mais cette fois-ci auprès des jeunes dits " en difficulté sociale ".
Nous présenterons dans ce dossier les principaux résultats. de l'enquête et les recommandations élaborées par le Mouvement. Nous évoquerons aussi les difficultés pour un mouvement de buveurs guéris de pénétrer le monde des jeunes.

La nouvelle enquête de Vie Libre

Les recommandations du Mouvement

Faire tomber les barrières

Autres enquêtes autres données



La nouvelle enquête de Vie Libre

Des membres de Vie Libre sont allés sur le terrain et ont interrogé 2oo jeunes âgés de 16 à 25 ans de la région parisienne. Malgré cet échantillon réduit, les résultats obtenus permettent de distinguer les tendances actuelles : les jeunes boivent de plus en plus tôt et mélangent l'alcool avec d'autres produits.

Il y a un an, Vie Libre demandait une subvention au Ministère de la Santé afin de réaliser une enquête sur les attitudes d'alcoolisation des jeunes. Le gouvernement qui souhaite lutter contre toutes les formes de dépendances et qui cherche à développer une véritable politique de prévention a répondu positivement à cette demande. Vie Libre a pu réaliser son projet entre décembre 1999 et février 2000. L'étude est aujourd'hui terminée et nous en présentons ici les principaux résultats. Espérons que cet aperçu des tendances actuelles soit utile au travail du gouvernement.

Si notre méthodologie a circonscrit le sujet de l'enquête aux jeunes "en difficulté sociale" ce n'est pas pour attribuer le phénomène de consommation excessive d'alcool à un seul milieu, c'est uniquement parce que Vie Libre, mouvement populaire, s'intéresse plus particulièrement aux populations défavorisées.

Cependant, dans un premier temps, 14 jeunes issus de différents milieux socioculturels et ayant une tendance prononcée à l'alcoolisation ont également été interrogés. Cette première partie "qualitative", a permis de dégager certains facteurs déclenchant l'alcoolisation et a servi à élaborer le questionnaire destiné à la phase quantitative, seconde partie de l'enquête.

Lycéen ou étudiant, salarié ou " marginal " l'alcool peut toucher n'importe quel jeune

Cette première partie de l'enquête montre qu'aucune catégorie sociale n'est épargnée par la consommation excessive d'alcool. Les entretiens menés avec 14 jeunes, âgés de 16 à 25 ans et issus de milieux très divers nous ont permis de distinguer divers types de consommation : celle liée à la recherche du plaisir et l'autre motivée par la fuite des problèmes.

Pour les plus jeunes, lycéens et étudiants, l'alcool est un phénomène de groupe, sa consommation augmente considérablement le week-end et lors de soirées entre amis. La recherche d'ivresse est le plus souvent liée au désir d'extérioriser ses sentiments, à l'envie de se sentir plus décontracté, de rire, de danser, de décompresser...

Ce sont généralement des alcools forts qui sont consommés dans le but d'être "défoncé" plus rapidement. En ce qui concerne la consommation d'autres drogues, tous ont déjà fumé du "shit" (nom courant du cannabis) ou continuent à le faire régulièrement, et tous fument du tabac.

Quant aux jeunes salariés, leur consommation d'alcool est différente. Quelle que soit leur situation, emploi précaire ou situation plus stable, ils consomment de l'alcool mais plus uniquement les fins de semaine. En plus des alcools forts lors de soirées, c'est le vin qui s'ajoute bien souvent en consommation journalière. L'alcool perd son côté festif, il est banalisé. Plusieurs d'entre eux ont reconnu boire seuls.

il semble que les conditions de travail soient un facteur aggravant dans certains cas. Un travail stressant et de nombreux déjeuners d'affaires entraînent, pour l'un d'entre eux notamment, la consommation d'une bouteille de vin par repas. L'alcool l'aide à s'affirmer et à affronter des situations de stress.

Tous ont déjà testé le cannabis et les mélanges de drogues douces avec de l'alcool. Une jeune fille mélange volontairement l'alcool avec des médicaments, antidépresseurs et anxiolytiques.

Parmi ces 14 entretiens, deux ont été réalisés auprès de deux jeunes en situation difficile : l'un est en prison et l'autre est un SDF. Le premier ne bénéficie d'aucun soutien familial et de tous les jeunes interrogés ici, il a la plus grande consommation d'alcool (3 à 4 litres par jour). Il a systématiquement mélangé l'alcool avec d'autres produits : " shit", médicaments. Il avoue que c'est son comportement très violent provoqué par la consommation d'alcool qui l'a conduit en prison (pour la 7ème fois). Le second a déjà suivi une cure de désintoxication alcoolique.

La seconde partie de l'enquête portait sur les jeunes en difficulté sociale. En interrogeant 200 jeunes, nous avons pu tirer quelques chiffres assez révélateurs.

La consommation des jeunes en "difficulté sociale"

Il est difficile de donner une définition précise de "la difficulté sociale".

Ce terme ne signifie pas grand chose, même au regard des travailleurs sociaux. Ces derniers eux-mêmes ne peuvent pas dire ce qu'est exactement la difficulté sociale, celle-ci étant très variable. C'est pourquoi, pour interroger des personnes dites en difficulté, sans faire une sélection trop arbitraire et se limiter à leur seul seuil de revenu, nous avons choisi d'intervenir directement sur des lieux d'accueil et d'orientation : des lieux qui accueillent les jeunes, les aident à trouver une orientation professionnelle, une formation, un centre d'hébergement, ou leur offrent une aide psychologique.

Les difficultés pouvant donc être variées, nous sommes partis du principe que le jeune qui sollicite une aide extérieure à la famille pour trouver une orientation, une formation, un travail ou un logement est en "difficulté".

Nous nous sommes donc rendus dans des foyers, des missions locales, des bureaux d'information et d'orientation, des lieux mis à la disposition des jeunes. Nous nous sommes également rendus dans un lycée professionnel où sont envoyés, la plupart du temps, les élèves en situation d'échec scolaire.

La tendance générale est à la polytoxicomanie

La tendance actuelle est à la polytoxicomanie, c'est à dire au mélange de diverses substances : 57,3 % n'hésitent pas à mélanger des drogues douces à l'alcool. Le tabac et le cannabis sont les substances les plus consommées, 55 % des jeunes de 16 à 25 ans consomment du tabac, 38 % consomment des drogues douces.

Consommation d'alcool ou de cannabis : les garçons " battent " les filles

La différence entre garçon et fille est assez importante, en effet 16 % des garçons consomment régulièrement de l'alcool contre 12 % des filles. Elles sont 8 % à consommer des drogues douces contre 38 % des garçons.

Fréquence et quantité de consommation d'alcool

15 % des jeunes boivent tous les jours ou presque, 58 % boivent de temps en temps, et 27 % ne boivent jamais. La moyenne approximative par mois de la consommation des jeunes est de 30 verres de bière, 6 verres de vin, 18 verres d'alcool fort.

A quel âge consomme t'on le plus ?

Les jeunes de 16/17 ans consomment occasionnellement alors que les 18/25 consomment plus souvent. Mais les quantités absorbées sont les mêmes.

Les raisons de consommation varient en fonction de l'âge

On peut constater que le goût de l'alcool vient avec l'âge. En effet, en fonction de l'âge, les raisons de consommation varient. 47 % des 18/20 ans boivent de l'alcool pour "s'éclater" alors que 55 % des 21/25 ans boivent parce qu'ils en apprécient le goût.

L'âge des premières consommations influence la consommation future et la recherche de l'ivresse. Ainsi, la majorité des jeunes qui ont consommé de l'alcool avant 15 ans (21 %) recherche plus systématiquement l'ivresse.

Consommation et situation ?

Les consommateurs d'alcool les plus réguliers sont les "sans emploi" :

La situation, notamment la précarité, semble avoir un impact sur la consommation. 58,5 % des jeunes qui avouent consommer de l'alcool régulièrement vivent dans des foyers ou des centres d'hébergement.

Les occasions de consommation les soirées entre amis

Les occasions privilégiées des jeunes pour consommer de l'alcool sont les soirées entre amis (47 %), suivi des apéritifs (17,2) et des dîners (16,3 %).

Le type d'alcool varie en fonction des moments de la journée et des situations. En ce qui concerne les soirées entre amis et les apéritifs ce sont les alcools forts et les bières qui sont les plus prisés, au déjeuner ce sont le vin et la bière, et enfin au dîner c'est le vin qui est en première place.

Chaque type d'alcool possède sa propre finalité : la consommation de bière et de vin se fait essentiellement par goût alors que les alcools forts sont davantage consommés pour "s'éclater".

Perception des jeunes face aux risques de l'alcool et à sa prévention.

Plus on est jeune, moins on a conscience des dangers. C'est après 18 ans que les jeunes perçoivent les conséquences d'une consommation d'alcool excessive.

80 % des jeunes répondent qu'ils sont suffisamment informés des dangers de l'alcool mais paradoxalement ils sont 70 % à déclarer que les actions des pouvoirs publics sont inefficaces.

Les jeunes sont cohérents dans leur perception de la prévention. Pour eux, c'est la publicité qui les informe le mieux des dangers. Ils soulignent également que la prévention est insuffisante.



Les recommandations du Mouvement

Vie Libre vient tout juste de remettre son enquête à la Secrétaire d'État à la Santé. Le Mouvement a ajouté ses recommandations qui visent à toujours mieux lutter contre la consommation d'alcool des jeunes et contre toutes formes de dépendances.



Faire tomber les barrières

On constate qu'il est difficile pour le Mouvement d'entrer en relation avec le monde des jeunes malgré des initiatives très positives. Dans le cadre de cette enquête, les militants-enquêteurs ont été confrontés à certains obstacles : la barrière de l'âge, celle du langage, et parfois même la peur, une peur souvent due à la méconnaissance d'une autre génération. Cette mobilisation des membres de Vie Libre a permis de constater les points suivants :

Le poids du groupe dans la vie des jeunes

Lieu de rencontre en dehors du monde familial pour tous les jeunes, le groupe est un espace de liberté, pour certains même c'est "une tribu". Pour s'intégrer à ce groupe, un rite initiatique s'impose : la consommation d'alcool. Cela fait partie des habitudes culturelles françaises. L'alcool est synonyme de fête, de convivialité, il fait partie du monde de la nuit, des bars et des boîtes.

Pour certains jeunes, le groupe peut cependant être une réponse à la disqualification sociale, au manque de perspective, au vide affectif, alors, on y confond recherche de la fête, de "l'ambiance et de la défonce".

La gestion des problèmes individuels

L'alcool apparaît aussi une réponse pour ceux qui vivent mal des problèmes relationnels, des difficultés de communication, difficultés induites entre autre par une mauvaise image de soi, la recherche de cette absolue confiance en soi... Il est alors tellement plus simple de se fondre dans la masse et de dépasser les complexes et de s'alcooliser comme tout le monde.

Les interrogations sur les définitions

Qu'est ce qu'une difficulté sociale ? Les voies conduisant certains jeunes à l'exclusion sont-elles les mêmes que pour leurs aînés ? Existe-t-il à l'heure actuelle une spécificité des mécanismes d'exclusion (insertion sociale et mode de vie) pour les jeunes ? Et si oui, quelles en sont les conséquences ?

Si les choses ne sont pas vécues de la même façon à 20 ans et à 40 ans, la réponse à l'isolement, à l'échec social, à la timidité est bien souvent la même quel que soit l'âge.

Mais comment faire partager son expérience de buveur guéri ? Comment dialoguer et transmettre un message à des jeunes qui, de par leur âge, se sentent tout puissants et à l'abri des dangers ? Comment faire comprendre aux jeunes les dangers d'un produit qui provoque des dommages à long terme ?

Quelle pédagogie entreprendre ? Ceci, alors que la majorité des jeunes rencontrés ne se sentent pas concernés par la prévention en matière d'alcool.

Les débats instaurés au cours de ce travail suggèrent des pistes à suivre :

Les relais nécessaires

Vie Libre a compris que les jeunes acceptaient difficilement les messages d'une autre génération. Pour devenir un acteur de proximité, et abattre les barrières qui le sépare des jeunes, Vie Libre doit donc travailler avec des relais : éducateurs spécialisés, "grands frères", associations sportives, mais aussi les enfants de ses propres militants qui peuvent se faire les "interprètes" de leur génération.

La pédagogie

il faut proposer une pédagogie active auprès des jeunes pour faire passer les messages de santé. Leur proposer de travailler sur eux-mêmes, sur leur identité et leur proposer des expériences. En effet, il est possible de les faire réfléchir en leur prouvant par exemple que l'on peut faire une vraie fête sans alcool, que l'on peut faire partie d'un groupe sans consommer systématiquement de l'alcool ou une autre drogue et que l'on peut surmonter ses difficultés sans alcool.

Les membres de Vie Libre ont l'expérience nécessaire pour offrir aux jeunes cette possibilité de s'interroger. C'est dans ce sens qu'ils agissent quand ils leur proposent d'observer ceux qui ne boivent jamais, ou à l'inverse d'observer ceux qui boivent, de s'exercer à ne pas boire lors d'une soirée.

Le rôle des associations telles que Vie Libre, c'est donner de l'espoir aux jeunes qui vont mal, c'est leur redonner confiance.

Cette enquête, qui a donné lieu à ces questionnements et à ces réflexions au sein du Mouvement, est la preuve que les associations de buveurs guéris ont la volonté et la capacité de jouer un rôle auprès des jeunes.

Les militants de Vie Libre sont prêts à s'impliquer de nouveau et espèrent que les pouvoirs publics prendront en compte cette volonté dans la mise en place de programmes d'éducation et de prévention auprès des jeunes.

Le Comité de rédaction
et Jean-Paul Thomas, sociologue



Autres enquêtes autres données

L'lnserm en partenariat avec l'OFDT et le ministère de ['Éducation nationale a récemment rendu publique une enquête sur la consommation des substances psycho-actives chez les 14/18 ans. Les résultats obtenus se rapprochent de ceux de l'enquête de Vie Libre. On peut alors penser que les habitudes de la plupart des jeunes dépassent les clivages sociaux. Ils auraient des pratiques semblables, quel que soit leur milieu.

En 1999, la plupart des jeunes âgés de 18 ans ont déjà expérimenté au moins un produit. La consommation de tabac a nettement augmenté en particulier chez les filles. Quant au cannabis et à l'alcool, "les amateurs" sont surtout les garçons.

En six ans, la consommation d'alcool n'a pas vraiment augmenté, mais l'on commence à boire de plus en plus tôt. Ainsi, 81% des jeunes ont déjà bu de l'alcool à 14 ans, et 91% à 18 ans. L'usage répété d'alcool augmente avec l'âge. 1 jeune sur 4 boit de l'alcool à 18 ans, 1 jeune sur 10 cherche à s'enivrer.

À 14 ans, 2% des garçons utilisent de façon répétée au moins 2 substances et 28% à 18 ans.

Aussi, d'autres études mettent en avant des différences de consommation selon la situation géographique. Différences régionales et culturelles influencent la recherche d'ivresse. Quant au milieu familial, il paraît également influencer la consommation d'alcool. Dans une enquête sur la consommation d'alcool des lycéens parisiens, on constate que les enfants d'ouvriers, de retraités et de chômeurs consomment de l'alcool moins souvent que les autres, mais cette différence s'atténue lorsque l'on compte le nombre d'ivresses.