Bouteilles et dépendances

La notion de dépendance est au cœur de la maladie alcoolique. Le plus souvent, cette dépendance est à la fois psychologique et physique. Dans un article passionnant, le docteur Yannick Le Blévec, médecin alcoologue, nous en apprend un peu plus sur ce double phénomène.

Selon la définition du docteur Fouquet, une personne alcoolo-dépendante est quelqu'un qui a perdu la liberté de s'abstenir de l'alcool, c'est à dire qui a perdu la capacité de contrôler sa consommation d'alcool, soit de manière épisodique (il s'agit de dépendance psychologique), soit de manière continue (la dépendance est physique).

 

Une conjonction de facteurs

La maladie alcoolique n'apparaît pas du jour au lendemain, elle s'installe plus au moins rapidement, en général après de longues années, parfois en quelques mois. Elle est le résultat de la conjonction de trois facteurs liés les uns aux autres : le produit alcool lui-même ; la personnalité de l'individu ; le milieu dans lequel celui-ci évolue.

 

Un besoin psychologique

La dépendance psychologique à l'alcool se définit, comme le besoin psychologique de consommer de l'alcool de manière discontinue, pour les effets qu'il procure, avec perte souvent rapide du contrôle des quantités. Ce besoin se manifeste de façon consciente ou inconsciente et est souvent lié à des circonstances ou à des situations psychologiques particulières (angoisse, solitude, ennui..).

Par définition, quelqu'un qui est dépendant psychologique de l'alcool doit pouvoir stopper sa consommation sans signe de manque physique et ne pas en consommer pendant plusieurs semaines. (Un patient peut-être alcoolique de façon massive le week-end parce qu'il est seul et s'ennuie, et ne rien consommer dans la semaine parce qu'il travaille). Il ne s'agit donc pas d'une question de quantité ou de qualité d'alcool mais de la relation particulière qu'entretient le malade avec l'alcool.

 

Un psychotrope aux effets multiples

L'alcool est un produit psychotrope, c'est-à-dire qu'il modifie le comportement de l'individu. Ses effets sont multiples et bien connus; citons-en quelques uns: effet euphorisant et désinhibiteur - c'est-à-dire qu'il enlève la timidité - , stimulant, tranquillisant, antidépresseur, somnifère, anesthésiant... Face à des situations vécues comme difficiles, certaines personnes vont utiliser l'alcool de façon répétée pour rechercher les effets précédemment cités ; ces personnes vont rapidement devoir augmenter les quantités d'alcool pour obtenir les mêmes effets -, ainsi s'installe l'accoutumance, puis la tolérance et enfin la dépendance.

 

Deuxième phase

 

la dépendance physique

La dépendance physique à l'alcool se définit comme la perte de liberté du corps du malade de s'abstenir d'alcool : celui-ci ressent la nécessité impérieuse de consommer de l'alcool en plus ou moins grande quantité chaque jour. La non-prise d'alcool entraîne un état de manque, appelé syndrome de sevrage, qui se manifeste par des tremblements, des sueurs, des palpitations, des nausées, des vomissements... Ces différents signes disparaissent avec l'absorption de boissons alcoolisées.

 

Des troubles physiologiques graves

En l'absence de prise d'alcool ou de traitement médicamenteux adapté, cet état de manque peut aboutir à des complications médicales graves comme la crise d'épilepsie, ou le delirium tremens (DT), autrefois toujours mortel.

A ce stade, le malade alcoolique est donc totalement prisonnier de son besoin physique d'alcool.

Certes, ce phénomène de dépendance physique à l'alcool est connu des malades et du milieu médical depuis très longtemps, mais, depuis une vingtaine d'années, d'importants travaux ont permis de mieux cerner ces mécanismes et de proposer plusieurs théories parmi lesquelles la théorie membranaire et la théorie de neurotransmetteurs.

 

La théorie membranaire

Au contact de l'alcool, les membranes, c'est-à-dire les enveloppes des cellules du corps humain, modifient leur perméabilité et se fluidifient , si les prises d'alcool sont plus régulières, ces enveloppes deviennent rigides et s'opposent à l'action de l'alcool, ce qui perturbe les échanges entre membranes. Au moment du sevrage, l'effet fluidifiant de l'alcool disparaît, les membranes deviennent plus souples et leur fonctionnement redevient adapté.La théorie des neurotransmetteurs

La prise régulière d'alcool en grande quantité va provoquer l'accumulation dans le cerveau d'un dérivé de l'alcool appelé acétaldéhyde. Celui-ci va se combiner avec des substances chimiques du cerveau pour aboutir à la synthèse de substances, appelées endorphines, assimilables à la morphine. Ce processus explique donc en partie l'état de bien-être et d'anesthésie lié aux prises massives d'alcool.

Chez le malade alcoolique, la prise régulière et ancienne d'alcool entraîne la mise en place d'une véritable usine chimique de production d'équivalent de morphine, à partir de l'alcool. Cette usine reste en mémoire dans le cerveau, même après une longue période d'abstinence, et pourrait expliquer en partie les phénomènes de rechute. Etant donnée l'intensité de cette dépendance physique et les risques d'un sevrage sans surveillance médicale, il est impératif de conseiller au malade présentant ce type de dépendance et souhaitant arrêter l'alcool de consulter son médecin traitant afin d'être accompagné dans son sevrage.

 

 

Docteur Yannick Le Blévec
Centre de soins alcooliques,
Château de la Brehonnière (53230 Astillé)
(Libres n°237)