L'ALCOOL EN HISTOIRE

 

IL ETAIT UNE FOIS ...

Nous sommes encore aujourd'hui victimes d'une représentation péjorative de l'alcoolisme, en raison de notre héritage culturel et de nos représentations sociales qui continuent à associer cette maladie à de "l'ivrognerie". Afin de sortir de ces préjugés, je voudrais en montrer les mécanismes, en retraçant à grands traits les principaux moments de l'histoire qui nous ont faits héritiers de cette façon de penser.

Lorsqu'il ne connaît pas l'origine d'une chose, l'homme invente une légende. En voici une, une légende laotienne rapportée par le Dr Janscelme, dans " l'origine de l'alcool " d'après une légende laotienne, Étoile bleue, Avril 1934. (cité par Fouquet) :

Des pigeons verts avaient laissé tomber quelques grains de riz au creux que forment trois branches, à leur départ en couronne, d'un tamarinier. Les oiseaux qui venaient boire de l'eau de cette fontaine improvisée s'enivraient et devenaient inertes au pied de l'arbre. Les singes altérés connurent, pour en avoir bu, l'action enivrante de cette eau, et après un instant de torpeur, ils reprenaient leur course folle dans la forêt.

Soula, un chasseur qui passait, examina d'abord les animaux couchés autour de la poche d'eau. Il supposa que cette eau était la cause de leur sommeil. En buvant à son tour, il expérimenta une ivresse qui se traduisit par un sommeil profond. A son réveil, il rejoignit les siens, muni de ce liquide, et en fit goutter au roi. Celui?ci après trois jours d'ivresse voulût que l'on retourna à la provision. On finit par découvrir les éléments additionnés à l'eau. Ceci permit de fabriquer sur place cette boisson qui, entrée dans les usages du peuple, y amena beaucoup de désordre...

Bien avant l'apparition de l'homme sur la terre, il y avait des fruits sauvages susceptibles de fournir des liquides fermentés, un grain de raisin tombe à terre, la chute entraîne une brèche dans sa cuticule, le suc échappe de la peau blessée et au contact d'une moisissure, le sucre va fermenter. Ainsi la nature fabrique d'elle-même de l'alcool.

Le mot ALCOOL vient du mot arabe AI KOHOL en référence au sulfure d'antimoine, cette poudre noire presque immatérielle que les femmes déposent sur leurs paupières et qui leurs donne un regard si chargé de mystère. Le mot signifie justement le mystérieux, le subtil, le magicien... mais aussi le masque, le faux, le trompeur...

10 000 ans avant Jésus-christ :

C'est le milieu de l'âge de pierre, l'homme a quitté sa caverne, son abri sous la roche pour se regrouper dans des villages. Après la chasse et la pèche, il complète son alimentation par la culture. Ainsi on a découvert au Danemark, à Skydstrup, dans une tombe datant de cette période, deux cornes à boire, deux volumineuses cornes d'aurochs, dont les résidus laissent supposer qu'elles avaient contenu l'une de la bière, et l'autre du meth (Hydromel), la boisson alcoolique était donc bien fabriquée et consommée à cette époque ancienne. Ceci est confirmé par la découverte de fragments de poteries datant de la même époque, retrouvés dans le massif de la Sainte Victoire près d'Aix en Provence et au bord du Lac de Neufchâtel en Suisse, ces poteries renfermaient des résidus issus de grains de raisins.

Selon la genèse (IX?20) "Noé planta la première vigne et connut l'ivresse". Son fils Cham qui découvrit son père nu sous sa tente, prévint ses frères qui entrèrent à reculons dans la tente en recouvrant le corps de leur père. Canaan, le fils de Cham fut banni. Il est écrit : "tu seras banni et les fils de tes fils seront les esclaves des enfants de tes frères jusqu'à la septième génération". Dès sa première apparition l'alcool est scandaleux. Noé, un futur prophète, l'ayant consommé sans en connaître les effets est ainsi transformé, à son insu, en exhibitionniste.

La première boisson alcoolisée plus largement utilisée est sans doute le vin de miel ou hydromel, conservée dans des troncs d'arbres, premier récipient connu remplacé bien plus tard par les poteries puis les pots en terre cuite (céramique). Des jus sucrés provenant de divers végétaux abandonnés à l'air libre produisent donc spontanément grâce à des levures des boissons alcoolisées. Bien évidemment, ces liquides ont été immédiatement repérés pour leurs effets si particuliers, qui transcendent l'homme, le mettant dans un état si particulier, comme surnaturel, qu'on appelle ivresse.

Le premier problème est immédiatement celui de la conservation, les troncs d'arbres étaient moins faciles à ranger que les bouteilles et à transporter que les cubitainers... Donc les faibles quantités mises initialement à disposition, limitent la consommation et le nombre des usagers, cette consommation sera d'abord réservée à l'usage exclusif des prêtres, puis progressivement autorisée aux dignitaires et plus tardivement aux festivités tribales.

Rappelons?nous que le sacrifice humain était en vigueur chez les Aztèques qui offraient à leurs dieux des jeunes filles vierges, après les avoir droguées. On sait qu'ils ont plus tard eu recours au sacrifice animal dont le sang était partagé dans une sorte de communion, puis ils préférèrent l'alcool dont les effets étaient plus tangibles que ceux du sang, cet alcool fut à son tour investi de valeurs surnaturelles et sacrées.

Au quatrième millénaire avant J .C., c'est le Néolitique, la fin de l'âge de pierre.

L'homme domine maintenant la nature, il connaît l'agriculture et commence l'élevage, il connaît aussi le tissage ; le territoire français compte environ 500 000 âmes.

Des textes décrivent à Sumer (IRAK) la fabrication de la bière, les dessins des scribes montrent la fermentation à la chaleur du grain germé de l'orge. Le malt ainsi obtenu est concassé puis pressé en petits pains dès lors transportables et mis en réserve. Il suffit ensuite et à la demande, d'émietter ces petits pains dans de l'eau chaude contenant des levures et cela devient en quelques jours une bière secondairement aromatisée par du houblon.

C'est la poterie et plus exactement la céramique qui va modifier la consommation de l'alcool, rendant plus aisée sa conservation, son transport et son commerce.

Au troisième millénaire avant J.C.

Les Egyptiens savent cultiver la vigne, cueillir les grappes mûres, sélectionner les plants, élever le vin. Le signe qui figure le mot " vigne " dans les hiéroglyphes apparaît très tôt. Là aussi, le vin est d'abord réservé aux classes fortunées ; à la cour du Pharaon, il y a un " goûteur de vin " ancêtre direct de nos sommeliers. Alentour, tout temple possède ses vignes pour préparer le vin nécessaire au culte.

Les meilleurs crus sont reconnus et millésimés, le négoce rapporte à l'état, ainsi que les taxes. On connaît aussi le Vin de palme, utilisé dans la momification sans doute comme désinfectant et dessiccateur ou déshydratant, et le Vin de dattes ou de grenades employé en médecine.

Les Recchabites, une secte du Nord de la Palestine étaient une tribu nomade qui pour cette raison ne pouvait pas cultiver la vigne, mais à cette époque elle avait fait vœu de ne pas boire de vin. Cette secte a encore des descendants aujourd'hui en Australie, qui respectent ce vœu.

Au deuxième millénaire avant J.C.

En 1700 avant J.?C. Hammourabi, Roi de Babylone (160 Km de Bagdad) est connu pour son célèbre Code Pénal. Ce Code consacre 4 articles (108 à 111) "au caractère malfamé de l'ingestion de bière dans les tavernes et maisons de débauche". L'un des articles menace de mort les grandes prêtresses ou les religieuses qui compromettent leur dignité en y pénétrant, elles étaient condamnées à être brûlées vives.

Ce même Code punit aussi sévèrement l'ivresse de toutes les femmes. On voit donc qu'apparaissent, il y a déjà quatre mille ans, les premiers sévices et autres violences perpétrées à l'encontre du buveur et en particulier à l'égard des femmes.

La Bible et le Nouveau Testament traitent souvent du Vin et de la Vigne (plus de 500 fois). Elle aussi condamne les prêtres ou les prophètes, elle prévient encore les femmes qui portent un enfant en leur sein : "tu enfanteras un fils... prends garde, ne bois ni vin, ni liqueurs fortes". (Juges XIII?4)

Dans la Bible, les Prophètes Isaïe, Jérémie, Osée, Salomon s'emploient à bannir l'Ivrognerie qui devenait monnaie courante. Isaïe dit :" Malheur à ceux qui dès le matin se mettent en route en quête de boissons enivrantes..." ou encore "Ils chancellent dans le vin, et les boissons fortes leur donnent le vertige. Prêtres et Prophètes sont absorbés par le vin. Ils vacillent en rendant la Justice, toutes les tables sont pleines d'ordures et de vomissements". Mais l'ivrogne d'autrefois en redemande, Isaïe le décrit ainsi : "... ensuite je me réveillerai à nouveau et je m'adonnerai au vin" ou encore "donne moi dix huit coupes de vin, vois, j'aime l'ivresse".

Et pourtant Moïse en 1300 av. J.C., guidé par Yahvé conduit son peuple vers la terre promise : " Le pays où sont les vignes ", (Deutéronome VI? 10) dès lors s'enracine le symbolisme religieux de la vigne, la Vigne du Seigneur, signe d'espérance, elle devra être méritée, sinon Yahvé la détruira. Aujourd'hui encore " être assis sous sa vigne " reste un symbole de réussite pour le peuple d'Israël.

On voit bien au travers de l'histoire toute l'ambiguïté de ce breuvage entre Dieu et démon, entre remède et poison, mais on suit bien le fil de la répression permanente à travers les discours sentencieux.

C'est seulement en 1500 av. J.?C. que les Phéniciens découvrent et utilisent l'amphore. Elle est fabriquée en 3 parties, elle est parfaitement étanche, enduite intérieurement de cire, elle est fermée d'un bouchon de liège et sa contenance est de 26 à 40 litres. Sa forme particulière se terminant en cône permet une troisième prise au creux de la main pour verser son contenu mais aussi elle lui offre la stabilité, fichée dans le sable tapissant le fond des bateaux.

Premier millénaire avant J.C.

Les Phéniciens s'installent à Massalia, vers 600 av. J.?C., outre sa puissance maritime, sa prospérité est liée au commerce du vin, dont la ville était l'avant poste ouvert sur la Gaule et l'Occident.

Les Romains renforcent la propagation de la viticulture, d'autant que les Gaulois se découvrent vite une passion pour le vin... "qu'ils boivent pur" alors qu'il faut le diluer jusqu'à 20 fois, ceci leur vaut d'ailleurs de nombreuses déconvenues guerrières.

Dionysos : Dieu du vin fut vénéré par les Grecs, comme fils de Zeus, élevé par les Silènes et les ménades. Sa légende en fit un grand voyageur qui colporta l'art de planter la vigne, de cueillir et de traiter le raisin, la récolte, le foulage, la fermentation et la mise en jarres. Pour les Grecs, il est l'inventeur et le donateur de ce breuvage. A son culte sont associées les fêtes orgiaques, les concours de brocs (c'est à celui qui boira la plus grande quantité dans le plus court temps) et les fêtes " phalliques ", érotiques, violentes, inquiétantes car les ivresses autorisent toutes les exactions.

Dionysos fut un temps, le Dieu qui mange la chair humaine au cours de ses turpitudes érotiques, puis après plusieurs résurrections, il devint le Dieu de la Fertilité, de la Fécondité, de la Vie.

Bacchus est l'équivalent romain de Dionysos, il est fêté de la même façon. En fin du premier millénaire avant J.?C. les bacchanales font raisonner les forêts autour de Rome des cris liés aux manifestations des pires turpitudes. "Les hommes pris de démence prophétisaient, les matrones hystériques, échevelées, se prêtaient aux rites les plus orgiaques et les plus scandaleux". (Johnson)

Tite-Live, écrivain romain né en 59 av. J.C. écrit " C'était un lieu où les cris, les chants, le bruit des cymbales et des tambourins couvraient leurs voix lorsque leur vertu était violemment attaquée. Il n'y avait aucune espèce de crime qui ne fut essayé, il y avait d'avantage de pratique lubriques entre hommes qu'entre femmes. Si quelqu'un refusait de se soumettre ou de commettre un crime, il devenait victime d'un sacrifice. Ne rien considérer comme mal était de la plus haute forme de dévotion religieuse parmi eux... ".

Ceci amène le Sénat Romain à réagir par la Loi, et il proclame l'interdiction absolue faite aux femmes de boire de l'alcool, sous peine de mort. Le baiser sur la bouche trouve sans doute son origine ici, qui permettait au maître de maison de vérifier que les dames de sa maisonnée n'avaient pas enfreint cet interdit. Les bacchanales sont interdites, et 5 000 jugements condamnent 5 000 fois à mort.

 
    • la femme de Magnatus Mecenius ayant bu du vin au tonneau mourut assommée par son mari et il fut acquitté.
    • la femme de Compitius Faunus fut fouettée de verges jusqu'à la mort pour avoir bu un pot de vin.
    • une riche romaine fut condamnée à mourir de faim uniquement pour avoir ouvert l'armoire où étaient les clefs du cellier... (Cité par Fouquet)

Naissance du Christianisme

A cette époque, au nord de l'Europe les Germains passent pour de sérieux buveurs, Jules César décrit avec effarement "leurs gigantesques ripailles... des cornes de monstrueux aurochs leurs servent de coupes". Chez les germains on boit pour la naissance, pour la mort, pour les mariages, pour toute fête païenne ou religieuse. Accéder à l'ivresse élève l'homme vers Dieu tout en l'unissant à ses semblables dans le même état.

En Scandinavie, les cérémonies nuptiales durent 28 jours, une lune, et l'hydromel coule à flot pendant cette "lune de miel".

Partout la vigne est la richesse de référence. Dès lors, il n'est pas surprenant que l'on retrouve d'innombrables allusions, métaphores et références au vin dans les évangiles. Alors que Moïse conduisait son peuple là où pousse la vigne, Jésus, le Messie attendu dit : "Je suis la vraie vigne et mon père est le Vigneron". Il n'échappe pas lui?même aux remontrances, en effet, il est traité de " buveur de vin " et de glouton. (Luc VII?34). A la Pentecôte, les disciples qui étaient réunis au cénacle y reçoivent l'Esprit?Saint, lorsqu'ils sortent au petit matin, un peu hébété par leur nuit de prière, les gens de la rue ricanent en disant: "ces gens là ont bu trop de vin doux".

Le jour des noces de Cana, on sait que Jésus transforme l'eau en vin, et du meilleur vin, au point que le maître de maison est félicité pour avoir ainsi honoré ses invités en leurs réservant son meilleur vin à la fin du repas...

Au cours de la Cène, repas pris avec ses apôtres, Jésus va sacraliser définitivement le vin : "ceci est mon sang" la coupe contient la divinité elle?même autorisant le partage et l'accession à la vraie Vie. Ce sacrifice humain symbolique fait encore monter l'homme vers Dieu, le rite sera perpétué jusqu'à nos jours à travers le vin : "vous ferez ceci en mémoire de Moi", cette communion par le vin fut abandonnée vers le XI ème siècle et quelques fois offerte ici et là, aujourd'hui. De l'ivresse bachique ou dionysiaque on passe à la consommation sacrée, sacramentelle, mystique de la Rédemption, mais toujours dans un esprit de vie, de Vie Éternelle.

Que penser aujourd'hui de ce breuvage ainsi consacré, déifié, qui détruit si injustement le sujet devenu alcoolo?dépendant ?

La culture de la vigne va suivre maintenant les voies terrestres de la chrétienté et les missionnaires à travers le monde. Cette célébration de l'eucharistie ne peut se faire qu'avec du vin et nous connaissons aujourd'hui les nombreux crus attachés au nom d'une abbaye ou d'un monastère, les abbayes de Citeaux et de Cluny ont travaillé l'art de la vinification, selon des méthodes qui sont encore d'actualité. De monastique, la culture de la vigne devient seigneuriale, puis bourgeoise et enfin populaire.

Le vin de Provence et de la vallée du Rhône finit par faire concurrence au vin romain, le vin de Bordeaux est envoyé en Angleterre et en Irlande. En 92 après J.?C. l'empereur Domitien promulgue un édit interdisant la plantation de nouvelles vignes en Italie et ordonne l'arrachage de la moitié des vignes de Gaule à remplacer par des céréales, condamnant dans le même temps nos valeureux ancêtres les Gaulois à se tourner vers la bière et l'hydromel pendant près deux siècles.

La qualité ainsi privilégiée et les grands crus rapportèrent plus d'argent, c'est l'époque où à Massalia un esclave est échangé contre une amphore de vin. L'empereur Probus annula en 277 ce décret en remerciement de l'aide apportée par la Gaule à repousser les envahisseurs barbares

"Avec l'Empire romain la vigne se répandit aux confins de la Gaule, de la Germanie, de l'Afrique, de la Péninsule Ibérique, outres, amphores, barriques de vin empruntent toutes les routes terrestres, fluviales ou maritimes". (Fouquet) Tandis que l'empire romain s'écroule, le relais de la commercialisation du vin est pris par la christianisation. Partout où la religion chrétienne s'implante, on cultivera la vigne, nécessaire au culte.

Dans les monastères, les apprentis scribes, gros buveurs s'enivrent en maintes beuveries collectives. Il n'y a pas d'église, de monastères qui n'ait ses plants de vignes. La règle de l'offrande du vin à l'étranger de passage reste la moindre des courtoisies et des bonnes manières, jusqu'à nos jours.

Au VII ème siècle, le prophète Mahomet

parle du vin comme de l'un des signes de la Grâce d'Allah pour l'humanité, il dit : "et les fruits des palmiers et des vignes vous donnent une liqueur grisante et aussi une bonne nourriture". (Surate XVI?67) Ceci fait écho à un verset de la Genèse (27) où il est écrit que "le vin est l'un des dons les plus significatifs que Dieu ait fait à l'homme".

L'interdit n'était donc pas initialement imposé par Mahomet. En effet il dit "croyants, ne priez pas quand vous êtes ivres" Surate IV. Ce qui laisse supposer que le croyant était autorisé à boire en dehors des prières. Et puis vient la Surate V?90, qui met un terme à la consommation de boissons alcoolisées. Que s' est?il passé qui justifia cet interdit ? Banalement une rixe qui opposa deux convives de Mahomet lors d'un repas à Médine. Immédiatement les poteries furent brisées à Médine, et les outres de cuir éventrées, répandant le vin à travers toute la ville. Là encore, des sanctions seront appliquées aux contrevenants : 40 coups de sandales ou de branche de palmier, et 80 aux récidivistes.

Deux raisons à cet interdit du vin :
  • L'alcool oblitère la raison, rend vaine toute distinction "entre ciel et terre, ou épouse et mère".
  • L'alcool est un accroc à la trame sociale de la communauté. (Fouquet)

Trois exceptions à cet interdiction de consommer de l'alcool : Premièrement, peut être consommé l'alcool qui est contenu dans les médicaments, deuxièmement celui qui est absorbé à l'insu du consommateur, et enfin celui qui entre dans la confection d'un plat et pour lequel le dénoncer serait faire insulte à la maîtresse de maison.

Et la prohibition de l'alcool gagne l'Orient et l'Occident avec le développement de la religion musulmane et les conquêtes arabes.

En 812 Charlemagne, au vu des dégâts induits par l'alcool, interdit dans deux capitulaires, deux décrets : " aux prêtres de devenir des ivrognes " et aux soldats de " forcer les autres à boire ", tout ceci sous peine... d'excommunication.

C'est au XI ème siècle qu'apparaît seulement la distillation qui va ouvrir l'ère des alcools forts. Pourtant Aristote en 348 av. JC propose de faire bouillir l'eau de mer pour faire de l'eau potable, dans un vase à distiller (ambix). Les apothicaires mettent au point " l'esprit du vin ", tandis que " l'eau de vie " va apparaître dans 10 % des 1482 remèdes populaires recensés à cette époque.

Mais l'eau brûlante devient rapidement autre chose qu'un remède : une boisson ; le vin va couler à flot dans les hostelleries, estaminets, tavernes, guinguettes, buvettes, bistros, caveaux, cabarets. "L'Ivresse s'est laïcisée, mais elle a gardé sa fonction originelle qui est d'ouvrir aux âmes l'accès d'un monde surnaturel". (Fouquet)

L'accroissement de la consommation entraîne vite désordre, violence, ivrognerie sous toutes les latitudes et les Lois s'appliquent à contenir ces excès, dans le cadre dit en France de "la répression de l'ivrognerie" puis aujourd'hui plus pudiquement dans celui de "de la répression de l'ivresse publique".

Parallèlement, le commerce reste florissant. L'Etat y retrouve son compte : taxes, fiscalité, impôts sur la culture, le transport, la vente. L'octroi est installé autour de Paris, à chaque porte, pour prélever entre autre la taxe sur l'alcool, qui s'appelle aujourd'hui encore "un Congé".

Le poète Villon décrit dans ses articles " Les Repues franches " toutes les astuces permettant de boire sans bourse délier, Maître François Rabelais (1494) aura suivi Villon dans ces lieux de beuverie où il imagina ce goinfre de Gargantua à gosier en pente. Marot (1496), Ronsard (l524) et ses amis hanteront les mêmes tavernes et autres lieux d'alcoolisation paillarde.

Du XI ème au XVI ème siècle,

la clientèle des tavernes est toujours la même: clercs, soudards, ribauds, moines, mendiants ; et déjà les cabaretiers trompent leur clientèle en vendant du " vin mêlé " pour du pur nectar... (Fouquet) conduisant à la création d'un corps de fonctionnaires veillant à la qualité des produits vendus, et ils avaient rang d'officiers.

En 1256 Saint-Louis ordonne "aux marchands de vin, cabaretiers et taverniers de ne recevoir chez eux que les passants et étrangers, et défend d'y souffrir les habitants des villes, bourgs et villages où ils sont établis, sauf à leur vendre du vin en pot à emporter". Ainsi la consommation domestique limite les déambulations des ivrognes, les querelles et les bagarres dans les villes...

Au XV ème siècle, le travailleur manuel boit plus d'un litre de vin quotidien, les soldats, les gardes, les seigneurs et leur cour boivent plus de deux litres de vin par jour, la ration des étudiants et des malades hospitalisés est par contre inférieure à un litre, mais les pensions alimentaires attribuées aux veuves de paysans et d'artisans dépassent le litre quotidien.

Tandis qu'en 1524, en Europe, les grands Electeurs du Palatinat et de Trèves fondent une société de tempérance, de l'autre côté de l'Atlantique l'empire aztèque est rayonnant, son empereur écrit en 1519 : "L'Octli (ferment de jus d'agave) et l'ivrognerie sont la cause de toutes les discordes, des révoltes et des troubles... c'est comme un tourbillon qui détruit et démolit tout... c'est de l'ivrognerie que procèdent les adultères, les viols, la corruption des jeunes filles et les incestes, les vols, les crimes, les malédictions et les faux témoignages, les murmures, les calomnies, les clameurs et les rixes..." Outre Atlantique aussi, des punitions et des peines sont arrêtées contre l'ivrognerie, allant des châtiments corporels par bastonnade à la mort par étranglement.

François ler édicte en 1536 une Loi qui énonce : "Pour obvier (parer) aux oisivetés, blasphèmes, homicides et autres inconvénients et dommages qui arrivent d'ébriété, est ordonné que quiconque sera trouvé ivre soit incontinent constitué prisonnier au pain et à l'eau pour la première fois, et si secondairement il est repris sera en outre battu de verges et de fouet dans la prison, et la troisième fois fustigé publiquement. Et s'il est incorrigible, sera puni d'amputation d'oreille et, d'infamie et bannissement de sa personne."

Sur la responsabilité du sujet alcoolisé, thème aujourd'hui encore débattu, il ajoute :
"Et s'il advient que par leurs ébriétés ou chaleurs de vin les ivrognes commettent aucun mauvais cas, ne leurs sera pour cette occasion pardonné, mais seront punis de la peine due au délit et d'avantage pour la dite ébriété, à l'arbitrage du Juge. " Ce qui signifie une peine aggravée pour cause d'ébriété.

Ainsi se termine une grande période historique pendant laquelle l'alcool a d'abord été utilisé comme médiateur mystique, très longtemps réservé aux prêtres, puis aux puissants de ce monde et autres tyrans qui en ont usé et abusé. Mais dès qu'il fut mis à sa portée, le peuple y pris rapidement goût. "L'usage conduisit au mésusage" (Fouquet) au point que les gouvernants durent légiférer gravement contre un usage qualifié partout d'ivrognerie, punissant l'ivrogne dans son corps et jusqu'à la peine de mort, punissant les excès tout autant que la simple consommation d'alcool.

Au cours des XVIII ème et XIX ème siècles :

l'alcoolisation va se prolétariser en simultanéité avec la Révolution Industrielle.
Le perfectionnement des Alambics va permettre de passer de la distillation artisanale à la distillation industrielle (1818). Le développement des chemins de fer va expédier le vin dans les régions demandeuses avec augmentation de la consommation de ces régions tandis qu'augmente la production. Enfin les bouleversements sociologiques, la misère, la sous?alimentation et les conditions de travail vont faire recourir à ce produit qui " noie la détresse ".

Après l'alcoolisation aiguë et épisodique, on va voir s'installer une alcoolisation chronique et quotidienne, conduisant à d'autres formes de dégâts humains.

En 1786 Benjamin RUSH aux Etats Unis écrit le 1er traité scientifique sur les états d'ébriété chronique. Il met en évidence: (Rapporté par Cerclé)

  1. L'agent causal : les liqueurs et spiritueux,
  2. La condition d'ivrogne : sa perte de contrôle vis à vis de l'acte de boire,
  3. Il énonce que cette compulsion est une maladie,
  4. L'abstinence totale est le seul moyen de guérir le buveur intempérant.

Ceci est sûrement, au moins outre?Atlantique, un pas de géant fait dans l'approche des conséquences de l'alcoolisation. On peut juger aujourd'hui de la pertinence de ces propos qui pour la première fois sans doute, tout en faisant référence à l'ivrogne, référence nécessaire puisque historique, apparaissent enfin les notions de perte de contrôle, de compulsion, de maladie, reconnaissant aussi l'abstinence comme incontournable.

En Europe, un peu plus tard (1837), le Dr. Villermé est le témoin de ces alcoolisations, il en décrit les causes, à savoir les misérables conditions de vie des ouvriers "qu'il s'agisse des caves de Lille ? où de greniers, pires encore ? où s'entassent au fond des courettes sans soleil dans des pièces minuscules une ou plusieurs familles, exposées à la saleté, aux rigueurs du climat et à la dépravation ; qu'il s'agisse des campagnes Mulhousiennes qui voient chaque matin se presser vers la fabrique une multitude de femmes pâles, maigres, marchant pieds nus au milieu de la boue... et un nombre encore plus considérable de jeunes enfants non moins sales, non moins haves, couverts de haillons tout gras de l'huile des métiers, tombée sur eux pendant qu'ils travaillent..." (Cité par Fouquet)


Plus loin, il énonce encore "l'ivrognerie" des ouvriers... plus ils sont en proie à la misère et au chagrin plus ils en cherchent l'oubli dans l'ivresse profitant des bas prix de l'eau de vie et des autres liqueurs et spiritueux, dans le grand nombre de cafés, de cabarets surtout, où l'on peut boire à toute heure et avec excès. Elle rend l'ouvrier paresseux, joueur, querelleur, turbulent ; elle le dégrade, l'abrutit, délabre sa santé, abrège souvent sa vie, détruit les mœurs, trouble, scandalise la société, et pousse au crime."

La symptomatologie clinique que nous rencontrons quotidiennement n'est apparue que progressivement depuis le XIXème siècle parallèlement à un gain notable de la longévité humaine mais aussi en raison des plus grandes facilités d'alcoolisation qui sont liées à l'essor industriel, à l'urbanisation, au développement des transports et à la meilleure présentation, conservation et distribution des alcools.

En 1850, Pasteur ne déclara pas seulement que "le vin est la plus hygiénique des boissons", il nous offrit aussi la pasteurisation qui permit de traiter les liquides sans qu'ils ne se détériorent pendant leur conservation ou leur transport. Il n'empêche que la paupérisation générera le recours à l'alcool, la publicité et surtout la facilité de s'en procurer lui permettra d'atteindre en profondeur toute la société.

Hier, en Europe

L'alcoolisme au sens où nous l'entendons, trouve son assise clinique en 1849 sous la plume d'un professeur suédois Magnus HUSS. Ce médecin regroupe pour la première fois sous l'entité "Alcoholismus Chronicus" des faits jusque là dispersés dans la clinique humaine: Troubles du comportement, tremblements, affaiblissement musculaire, paralysie, vertiges, cirrhose du foie connue depuis Laennec en 1800, atteintes digestives, polynévrites, fourmillements, convulsions, et dipsomanie...

Dipsomanie : " une tendance qui pousse irrésistiblement à boire " et il y a là, dit?il, dans cette contrainte " toute la différence qui sépare un vice d'une maladie ". Mais cette affirmation que l'on pourrait qualifier de géniale, survient après des millénaires d'opprobre et de violence faite à l'alcoolisé.

Emile Zola complétera les descriptions hallucinantes de Villermé dans Gervaise " au deuxième verre Gervaise ne sentait plus la faim qui la tourmentait " ou dans l'Assommoir, il décrira magistralement le Delirium Tremens de Coupeau.

En 1872 naît la première Association Antialcoolique, d'autres suivront sur un mode moins moralisateur et plus thérapeutique. Cette "Association Française contre l'abus des boissons alcooliques" aura pour but dans son article 1er : ... de combattre les progrès incessants et les effets désastreux de l'ivrognerie... Notons que c'est encore de l'ivrognerie dont il est question.

Aujourd'hui

C'est sûrement en référence à Magnus HUSS que le discours va changer au travers de cette notion d'Alcoolisme Chronique, dès lors l'approche va être aussi médicale et thérapeutique, tout en restant encore très pénale.

Après un décret du 10 août 1872 sur "la répression de l'ivrognerie dans l'armée" est promulguée la Loi du 23 janvier 1873 sur l'ivresse publique qui énonce que : "quiconque sera trouvé en état d'ivresse manifeste dans les rues, chemins, places, cafés, cabarets ou autres lieux publics sera puni d'une amende..."

Dans le même élan apparaît et s'étoffe constamment remaniée, la réglementation des débits de boissons, mais elle aussi dans une optique encore répressive pour les adultes et néanmoins protectrice pour les mineurs.

Parallèlement et plus récemment se multiplient les textes concernant l'alcool au volant, toujours répressifs pour les auteurs d'accidents, mais prenant en compte une meilleure protection des victimes. Ces textes visent aussi à faire prendre conscience de leur état aux auteurs de ces accidents, base absolument nécessaire à l'accès aux soins.

La Circulaire du 9 janvier 1989 J.O. 23 mars 1989 page 3824 résume les modalités actuelles d'action face à la constatation de l'état alcoolique des conducteurs et des personnes impliquées dans un accident de la circulation ainsi que des auteurs présumés de crimes et délits.

Au niveau médical, la notion de maladie alcoolique fait son chemin, elle entre progressivement, depuis quelques décades dans l'enseignement des étudiants en médecine et en soins infirmiers, et les lieux de soins se multiplient. Reste que la réelle connaissance de la maladie alcoolique se trouve chez celui qui, malgré lui a payé de sa personne pour la connaître, et une bonne école est celle des Mouvements d'Anciens Buveurs, et nul autre ne peut "comprendre", tout au plus pouvons nous entendre, accueillir et accepter.

Au total, nous voyons bien que les mentalités ont eu fort peu de temps pour évoluer. Pendant 6 000 ans le buveur aura été traité "d'ivrogne", depuis 150 ans on ose le dire "malade" et le traiter comme tel, mais seuls les initiés font ainsi. Il est très proche le temps où l'on enseignait encore que "l'ivrogne est celui qui bat sa femme et boit l'argent du ménage... "

Cessons de confondre maladie alcoolique et ivrognerie

alcoolisme et alcoolisation,

beaucoup reste à faire


Et au niveau Géographique... ? C'est hélas la même Histoire ...

Aix en Provence, le 24 mai 1998
Docteur Jacques ROYER
BIBLIOGRAPHIE.
 
  1. Alcool et Religions. 1985 (Cahiers du CNDCA)
  2. Barrucand D. -Alcoologie. 1988 (Laboratoires Riom)
  3. Cerclé A.- L'Alcoolisme.1997 (Flammarion)
  4. Fouquet P.- De Bordés, Le Roman (le l'alcool.1986 (Seghers)
  5. Johnson H. -Une histoire mondiale dit Vin. 1989 (Hachette)
  6. Laffitte Jeanne -Imaginaire du Vin. 1989 (Ed. J.Laffitte)
  7. le Vin des Historiens. 1990 (Imp. Tardy Quercy)
  8. Sournia JC. -Histoire de l'alcoolisme. (Flammarion)
  9. Dion R. -Histoire de la vigne et dit vin en France. 1959 (Paris)

Docteur Jacques ROYER